« 4 octobre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16324, f. 328-329], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9554, page consultée le 05 mai 2026.
Aux Metz, dimanche matin [ [4 octobre 1835 ?]]1, 8 h. ¾
Bonjour, toi, bonjour, vous, bonjour, mon adoré, bonjour, mon méchant petit homme,
vous voyez bien que vous n’êtes pas venu cette nuit ni ce matin et cependant il a
fait
un très beau temps. Au lieu de chercher votre cocher et votre
chariot dans le ciel vous auriez pu faire diligence
sur la terre pour venir embrasser votre petite bonne femme qui vous aime de toute
son
âme.
Vous voyez bien que vous ne m’aimez pas, « vous en
êtes témoin », car si vous m’aimiez un peu, vous n’auriez pas besoin d’autre
comète que votre Juju qui n’a pas peut-être une aussi belle queue, mais qui a de
l’amour bien plus long sur le large.
Je me suis couchée à 8 h. du soir par
désœuvrement, je me suis levée à 8 h. du matin par paresse, et pourtant je n’ai
presque pas dormia mais j’ai bien
pensé à vous, je vous ai bien aimé, je vous ai bien désiré quoique tout cela vous
soit
bien égal.
Il fait un temps ravissant, cependant je ne m’en irai pas par la
prairie, je craindrais qu’elle ne soit encore trop humide pour mon genoub qui me fait toujours un peu mal. Je
prendrai donc par le pavé et à l’endroit convenu je m’arrêterai. Je verrai bien tantôt
si vous m’aimez et si vous m’avez aimé.
J’ai un petit fond de tristesse ce matin
que je ne peux pas parvenir à dissiper. Je pense toujours que tu m’aimes moins
qu’autrefois. Il me semble que toutes tes manières avec moi sont frappées
d’indifférence. Que tu fasses tout ton possible pour que cela ne me choque pas, je
te
rends bien cette justice, mais cela ne me trompe pas et je suis triste et découragée
à
un point que tu ne sais pas, parce que je t’aime tant que mon amour peut contenir
bien
des douleurs et bien de l’amertume avant d’en laisser surnager une seule. Mais je
suis
triste, mon Victor, je suis triste, je souffre.
1 En l’absence d’indication sur le quantième et le mois, la succession des lettres dans le classement de la BnF, les jours de la semaine et heures qui se suivent chronologiquement et le contenu des lettres nous invitent à proposer cette datation.
a « dormie ».
b « genoux ».
« 4 octobre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16324, f. 330-331], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9554, page consultée le 05 mai 2026.
Aux Metz, dimanche soir [ [4 octobre 1835 ?]]1, 8 h. ¼2
Mon Victor, mon bien-aimé, je suis au désespoir, je pleure, je souffre, je maudis,
je suis dans un enfer. J’ai perdua ta
lettre ! ta lettre qui devait me tenir lieu de toi, ta lettre qui devait être mon
bonheur et ma joie pour tout le reste de ma vie, je l’ai perdue ! Je ne sais comment
cela s’est fait mais elle est perdue, perdue, sans ressources. J’ai été avec la
bougieb jusqu’au coin de la maison,
en face la grille. J’aurais été jusqu’à Vélizyc, jusqu’au chemin du diable, je me serais donnée au diable
lui-même s’il avait pu me rendre ou m’indiquer le lieu où était ma pauvre chère petite
lettre. Je suis dans un grand désespoir, je ne sais plus que devenir avec le malheur
qui me poursuit. Je crois vraiment que je suis maudite. Si je m’écoutais dans ce
moment-ci, je ferais quelque chose qui déjouerait à tout jamais le mauvais sort qui
s’acharne après moi.
Ma pauvre lettre, ma chère petite lettre, je l’aurais tant
baisée, elle m’aurait rendue si heureuse, elle m’aurait indemniséed de tant de chagrins et de maux. Je
suis dans un découragement dont tu ne peux pas te faire une idée, toi, parce que tu
n’aimes pas comme moi, parce que tu ne souffres pas autant que moi, parce que tu ne
mets pas ta vie et ton bonheur dans un regard et dans un mot.
Jamais je n’ai
tant souffert que ce soir. Mon mal de tête a pris une telle intensité que je n’y vois
pas pour t’écrire. Je voudrais mourir, je me [Plusieurs mots
illisibles.]
1 En l’absence d’indication sur le quantième et le mois, la succession des lettres dans le classement de la BnF, les jours de la semaine et heures qui se suivent chronologiquement et le contenu des lettres nous invitent à proposer cette datation.
2 Juliette a joint une feuille d’arbre à sa lettre.
a « perdue ».
b « boujie ».
c « Véliry ».
d « indemniser ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
